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Le partage des oies

J’ai gardé de mon bref passage dans le club de conteurs quelques histoires en liaison avec mon attirance pour les mathématiques.

Rémi Boussenghi, St Aubin de Blaye 21 décembre 2017 © Loverde

Voici une histoire qui se passe au moyen âge.
A cette époque neuf hommes sur dix sont des paysans, ils travaillent toute leur vie pour un seigneur.
La vie du paysan est très dure, il travaille de l’aube au coucher du soleil, il vit en moyenne une vingtaine d’années. La moitié des enfants meurent avant l’âge de dix ans et rares sont les « vieillards » de plus de quarante ans.

Un paysan venait de tout perdre. La foudre avait incendié sa maison, brûlé ses réserves de nourriture et de semences.
Les bêtes, paniquées se sont enfuies et sont tombées dans le torrent où elles se sont noyées et ont été emportées. Il ne lui restait plus qu’une vieille oie qui ne pondait plus.

– Si je mange mon oie, il ne me restera plus rien se dit-il. Il ne me restera plus qu’à mourir.

Puis il réfléchit :

– je vais tenter ma chance. Si ça marche je vis, sinon j’aurais essayé.

Vous savez peut-être qu’au Moyen-Âge, celui qui recevait un cadeau devait en donner un en échange. Et plus le donneur était riche, plus le cadeau devait être beau. A condition, bien sûr, que le cadeau plaise à celui qui l’avait reçu.

Le paysan attrape son oie, la tue, la plume, la vide et la fait cuire en entier, comme autrefois, tête et pattes palmées comprises. Puis il l’apporte au château pour l’offrir au roi, son seigneur et maître.

– Seigneur, dit-il, avant de mourir, moi, ton pauvre paysan je t’offre ce qui me reste, toute ma fortune : cette oie.

— Paysan, répond le seigneur, ton présent m’embarrasse. Il me gêne, il me pose un problème. En effet, comment puis-je partager équitablement sans provoquer jalousies et disputes? Une seule oie pour 6: ma femme et moi-même, mes deux fils et mes deux filles ? Si tu parviens à me tirer de cet embarras, tu auras une bourse de pièces d’or.
Sinon, rien.


– Seigneur, dit le paysan, il est juste de donner à chacun ce qui le représente le mieux. Ainsi, à vous, Seigneur, qui êtes la tête du royaume, je donne la tête de l’oie.
A votre épouse, qui a mis vos enfants au monde, je donne le croupion de l’oie.
A vos deux fils, qui courent partout dans le royaume pour porter votre bonne parole, je donne les deux pattes (pas les cuisses, les pattes!) de l’oie.
A vos filles qui un jour se marieront et s’envoleront loin du Château, je donne les deux ailes, juste le bout des ailes.
Et à moi, pauvre paysan, qui suis la chair et le milieu de votre royaume, je donne la chair et le milieu de l’oie.

Le seigneur s’est mis à rire.

— Tu es un malin, paysan. J’accepte ton partage.

Mais quand le riche voisin du pauvre paysan l’a vu acheter graines et bêtes et retaper sa maison, frustré de ne pouvoir s’approprier, comme il l’avait espéré, les terres du pauvre pour une bouchée de pain, il est venu le trouver en disant :

— Où as-tu pris toutes ces pièces d’or? voleur! Le seigneur va te faire pendre !

– C’est lui qui m’en a donné une bourse pleine, a répondu le paysan. En remerciement pour l’oie rôtie que je lui ai apportée.

Le riche paysan rentre chez lui. Il ordonne à sa femme de tuer, plumer, vider et cuire toutes les oies de sa basse-cour, il y en avait cinq, qu’il porte au seigneur.

— Paysan, répond le seigneur, ton présent m’embarrasse. Il me gêne, il me pose un problème. En effet, comment puis-je partager équitablement sans provoquer jalousies et disputes ces cinq oies entre nous six : ma femme et moi, mes deux fils et mes deux filles ? Si tu parviens à me tirer de cet embarras, tu auras cinq bourses de pièces d’or. Sinon, rien.

Le riche paysan qui était riche mais pas très malin n’a pas la solution. Le seigneur s’impatiente :

— Qu’on aille me chercher le petit malin !

Quand le pauvre paysan est devant lui, il dit :

— Vois dans quel embarras me met ton voisin ! Il m’offre cinq oies et nous sommes six. Si tu parviens à faire un partage équitable entre nous, c’est toi qui auras les cinq bourses de pièces d’or.
Sinon, rien.
Et trouve autre chose que les morceaux qui nous représente.

– Seigneur, répond le pauvre paysan, je propose de faire des groupes de trois.

Toi, seigneur, et ton épouse, cela fait deux. Plus une première oie, cela fait trois.
Tes deux fils et une deuxième oie, cela fait également trois.
Tes deux filles et une troisième oie, cela fait encore trois.

Et les deux oies qui restent et moi, le pauvre paysan, cela fait bien trois aussi.

Le seigneur se met à rire :

– Tu es vraiment malin, paysan.
Le roi espérait un partage plus favorable, alors il inventa un principe philosophique du Moyen-Âge sur les nombres pairs moins néfastes que les nombres impairs.
Si tu trouves un partage en nombre pair, tu auras les cinq bourses.

Le paysan a dit :

– Seigneur, je te propose de faire des groupes de 4.

– Toi, seigneur, et tes deux fils, tous les hommes de la famille, cela fait trois. Plus une première oie, cela fait quatre.

Ton épouse et tes deux filles, toutes les femmes de la famille, cela fait trois. Plus une deuxième oie, cela fait encore quatre.

Et les trois oies qui restent et moi, le pauvre paysan, cela fait bien quatre aussi.

Le seigneur a éclaté de rire :

– Tu es vraiment très malin, paysan. J’accepte ton partage. Il était bien obligé car il ne pouvait pas revenir en arrière!

C’est ainsi que le pauvre paysan a gagné quatre oies (trois de son voisin plus celle qui lui restait) et six bourses de pièces d’or (les cinq qu’espérait son voisin plus la sienne) tandis que son voisin perdait ses cinq oies et toutes ses illusions.

Le paysan malin a aussi pensé à un partage en groupe de six mais ne l’a pas proposé soit parce le 6 serait le chiffre du diable ou simplement parce le roi aurait été tellement désavantagé que cela aurait pu le mettre en colère ?
S’il avait accepté le partage par 6, à votre avis, combien aurait-il mangé d’oies ?

Adapté à partir de Natha Caputo – Conte des quatre vents – F. Nathan

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